Paris, le 30 janvier 2020

Pour notre première édition, nous avons le plaisir d’interviewer Nicolas Maurer, co-fondateur et CEO de la Team Vitality, leader en France et en Europe, et témoin privilégié de l’évolution du secteur et de ses enjeux juridiques.

Pourrais-tu nous présenter les sources de revenus d’une équipe d’esport : sponsoring, droit à l’image, produits dérivés… ?

Pour les joueurs, les principaux revenus proviennent de son contrat avec une équipe d’esport, qui a l’avantage d’être récurrent ; des contrats de sponsoring, en « one shot » à l’occasion d’un événement particulier, ou de manière récurrente en cas de branding ; des cash prizes remportés lors des compétitions, dont une partie peut être capté par l’équipe (chaque team et chaque jeu à ses usages) et du streaming, qui peut également générer des dons.

En ce qui concerne les équipes d’esport, les revenus proviennent des contrats de sponsoring avec un équipementier, une marque de vêtements, une société, etc. ; du merchandising avec la vente de produits dérivés, casquettes, maillots, et du partage de revenus (« revenue sharing ») lors des compétitions, principalement avec l’organisateur.

Contrairement au monde du sport traditionnel, l’esport commence seulement à générer des droits de diffusion, comme l’illustre le partenariat fraîchement annoncé entre Youtube et Activision Blizzard. Une partie de ces droits reviennent au Team par le mécanisme de « revenue-sharing » que je viens d’évoquer.

Au total, ces revenus composent concrètement les revenus des acteurs centraux de l’esport, et on constate qu’ils sont de nature et d’ampleurstrès divers : de quelques milliers à quelques millions pour un cash prize et jusqu’à plusieurs millions d’euros pour un sponsoring avec une Team.

Le parallèle incessant entre le sport et l’esport fait régulièrement ressortir le sujet de la création de « fédérations ». Pourquoi cette solution te semble improbable ? Pour aller plus loin, penses-tu réaliste la création de « syndicats de Team » ou de joueurs d’esport ?

La création d’une fédération esportive est un débat déjà ancien dans notre secteur, et continue de se heurter à un problème juridique insoluble : si le sport traditionnel n’appartient à personne, un jeu vidéo appartient à son éditeur qui est titulaire des droits de propriété intellectuelle sur celui-ci !

Autrement dit, comme réguler l’utilisation d’un logiciel ou d’une œuvre sans violer les licences d’utilisation des jeux qui prohibent le plus souvent l’organisation de compétitions professionnelles a fortiori lucratives et, ipso facto, la réglementation de celles-ci ?

Ca ne signifie pas que le secteur ne s’organise pas : des syndicats de joueurs existent d’ores et déjà, soit à l’initiative des joueurs comme le CSPPA sur Counter Strike Global Offensive, soit à l’initiative des éditeurs à l’image de Riot Games sur League of Legends.

Du côté des équipes, nous entretenons des échanges permanents qui – dans les faits – s’apparentes à un forme de syndicalisme !

On doit te demander souvent quels conseils donnerais-tu à un jeune joueur qui souhaiterait devenir pro dans le secteur de l’esport. Chez GLITCH, on préfèrerait avoir tes conseils pour les juristes — étudiants, avocats ou d’entreprise — qui souhaiteraient travailler dans ce secteur : comment s’y prendre ? Par où commencer et quelles sont les qualités pour y parvenir ?

Outre les qualités requises pour un juriste – une bonne connaissance du droit, de la logique et de la rigueur – je pense qu’une dose de créativité, beaucoup de curiosité et un esprit pionnier sont des qualités utiles dans notre secteur.

Créatif car les solutions juridiques prêt à l’emploi sont rares en matière d’esport : même la rédaction d’un simple contrat de travail peut virer au casse-tête ! Sans même parler des questions de charges sociales ou d’imposition des gains issus de compétitions.

Curieux car le monde de l’esport prend un certain temps à se découvrir, loin des clichés, avec son propre langage, ses propres codes. Le juriste intelligent devra prendre le temps de découvrir et de s’intégrer à l’univers de l’esport pour en comprendre les pièges, les rapports de forces et les intérêts en jeu, au-delà du droit.

Pionnier enfin, parce que le cadre juridique de l’esport est en pleine construction et tout est à inventer ou réinventer. C’est d’ailleurs – il me semble – l’un des buts de votre association [i.e. participer à la réflexion juridique sur le droit de l’esport et du gaming]. Nous avons besoin de juristes qui s’impliquent pour simplifier les règles, avancer et faire grandir sainement le secteur. Accessoirement, s’ils savent jouer à League of Legends, ça ne peut pas faire de mal !

Maintenant, il n’y a pas de recette miracle pour travailler dans ce secteur, mais une vraie opportunité : il n’y a encore que très peu de conseils spécialisés et experts sur cette verticale, et donc encore une vraie place à prendre sur ce marché !

Merci Nicolas pour tes réponses.